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Numérique responsable et sobriété : définir le juste nécessaire technologique face aux impacts environnementaux

Quels critères permettent d’évaluer l’utilité réelle d’un service numérique face à ses impacts environnementaux ? Une table ronde organisée par le De Vinci Research Center a exploré les arbitrages entre performance, consommation énergétique et pertinence des usages, en intégrant les enjeux liés à l’intelligence artificielle et aux modèles économiques.

Dans un environnement où les technologies numériques s’imposent dans tous les secteurs, la capacité à hiérarchiser les usages devient une compétence attendue dans le cursus ingénieur.

Définir le périmètre du numérique responsable

La table ronde « Numérique responsable et sobriété : définir le juste nécessaire technologique face aux impacts environnementaux » s’est tenue sur le campus de l’Arche.

Organisée par le De Vinci Research Center, et nimée par Ouiam Kaddouri (EMLV) et Nicolas Travers (ESILV), cette table ronde a réuni chercheurs et experts autour de la sobriété numérique, en présence de Guy Mamou-Mani, Professeur en école de commerce et conférencier et PDG Gadax Conseil, Béatrice Bellini, Maître de conférences  et responsable de la Chaire UNESCO « Consommation durable et sociétés inclusives » à l’Université Paris Nanterre, et Vincent Lemaire, Research Scientist, Machine Learning Research chez Orange .

Les échanges ont permis de distinguer plusieurs niveaux d’analyse : une solution peut être indispensable, utile ou dispensable selon son impact et sa finalité. Cette approche invite à dépasser une logique d’innovation systématique pour introduire une réflexion sur la légitimité des choix technologiques.

Les discussions ont permis de poser un cadre précis : le numérique responsable ne se limite pas à réduire la consommation énergétique. Il implique une analyse complète du cycle de vie des technologies, de leur fabrication à leur usage, en passant par leur maintenance.

De plus, un point clé a émergé : la distinction entre frugalité et sobriété. En effet, la première concerne les choix de conception en amont, tandis que la seconde intervient après déploiement, dans l’usage et la gouvernance des systèmes.

Un impact environnemental en progression

Le numérique représente une part croissante des émissions de gaz à effet de serre, estimée à 2,5 % en France en 2020, avec une tendance à la hausse.

Cette évolution s’explique par l’augmentation des usages, le développement des infrastructures et la multiplication des données stockées. Les data centers et les services cloud constituent des postes majeurs de consommation énergétique.

Les intervenants ont souligné que cette progression rend nécessaire une meilleure intégration des critères environnementaux dans les décisions technologiques, notamment en entreprise.

Frugalité et sobriété : deux niveaux d’action

Une distinction a structuré les échanges : la frugalité et la sobriété numérique.

La frugalité intervient dès la conception des systèmes, avec des choix techniques visant à limiter les ressources mobilisées. La sobriété concerne quant à elle les usages, en aval, et la manière dont les technologies sont déployées et utilisées.

Vincent Lemaire a précisé cette différence en insistant sur l’importance de réduire les coûts de consommation à chaque étape du cycle de vie.

Cette double approche permet d’agir à la fois sur les architectures techniques et sur les comportements d’usage.

Comparer les solutions : indicateurs et limites

L’évaluation des impacts constitue un enjeu majeur. Les participants ont évoqué la difficulté à disposer d’indicateurs fiables et comparables pour guider les choix.

Plusieurs dimensions doivent être prises en compte : énergie consommée, émissions de carbone, durée de vie des équipements ou encore volume de données traité.

La standardisation des données apparaît comme un levier pour améliorer la qualité des analyses et faciliter les comparaisons entre solutions.

Intelligence artificielle : arbitrer entre performance et consommation

L’intelligence artificielle a occupé une place importante dans les discussions, notamment en raison de sa consommation énergétique.

Certains usages peuvent être couverts par des solutions simples, moins coûteuses en ressources. À l’inverse, les modèles complexes, comme les grands modèles de langage, mobilisent des volumes importants de calcul.

Un exemple évoqué montre que l’utilisation d’un modèle avancé pour une tâche simple peut consommer jusqu’à un million de fois plus d’énergie qu’une solution classique.

Cette réalité conduit à interroger la pertinence du recours systématique à l’IA dans les projets numériques.

Utilité, fonctionnalité et modèles économiques

Les échanges ont également porté sur la distinction entre utilité et fonctionnalité. Un produit numérique peut proposer de nombreuses fonctionnalités sans répondre à un besoin essentiel.

Cette réflexion s’applique aux modèles économiques, qui influencent les choix technologiques. L’évolution vers des modèles basés sur l’usage, comme les abonnements, modifie la manière dont les ressources sont mobilisées.

Guy Mamou-Mani a évoqué l’intégration progressive des critères environnementaux dans les stratégies d’entreprise, initialement perçus comme une contrainte puis intégrés comme un élément d’évaluation.

Gouvernance des données et effets rebond

La question de la gouvernance des données a été abordée à travers les enjeux de stockage, de structuration et de souveraineté.

L’augmentation continue des volumes de données pose des défis techniques et environnementaux. Les effets rebond, liés à une utilisation accrue des services numériques, renforcent ces impacts.

Vincent Lemaire a résumé cette évolution :
« J’espère qu’on va passer d’une politique de croissance à une politique d’allocation ».

Former les ingénieurs aux arbitrages environnementaux

L’intégration de ces enjeux dans la formation apparaît comme un axe central. Les futurs ingénieurs doivent être en mesure d’évaluer les impacts de leurs choix techniques et de proposer des solutions adaptées.

Les intervenants ont évoqué la nécessité de renforcer les enseignements liés à l’éco-conception, à l’éthique et à la durabilité dans les cursus.

Cette approche suppose une articulation entre compétences techniques, compréhension des modèles économiques et analyse des impacts environnementaux.

La table ronde a permis de structurer une réflexion autour du « juste nécessaire » technologique, en mettant en avant l’importance des critères d’évaluation, des choix de conception et de la gouvernance des usages.

Ces éléments contribuent à orienter les décisions dans un contexte de ressources contraintes.

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